Les "Monsieur-dames".

L'action se déroule en deux actes, en juin 1998, en plein durant la Coupe du monde de football organisée en France.

Je travaille alors à Pantin (93), en banlieue parisienne, à proximité d'une importante auberge de jeunesse internationale, où logent plusieurs centaines de supporteurs des différentes équipes jouant au Stade de France de Saint-Denis (93).

Acte I :

Un samedi, j’annonce à ma fille aînée, alors âgée de 3 ans, que nous sommes invités à dîner chez une amie de lycée que nous voyons régulièrement car elle est maman d’une petite fille du même âge que la mienne. Les deux fillettes jouent ensemble depuis toujours, aussi ma fille est-elle ravie de la voir. Mais, comme toujours trop bavard, j’ai le malheur de lui annoncer qu’il y aura aussi un "couple d'amis". Que n'avais-je pas dit là !

  • Ma fille : "Papa, c'est quoi un coupledami ?".
  • Moi : "Et bien, ce sont des amis, des gens que l'on aime bien, que l'on rencontre souvent. Et qui forment un couple, qui sont en couple".
  • Ma fille : "Et c'est quoi un couple, dis papa ?".
  • Moi : "Un couple, c'est un monsieur et une dame" (nous sommes en 1998 et que ma fille n'a que 3 ans, je vous le rappelle).
  • Ma fille : "Ah d'accord ! Et comment il s'appelle le monsieur alors ?".
  • Moi : "Je ne sais pas ma chérie".
  • Ma fille : "Et la dame elle s'appelle comment ?".
  • Moi : "Je ne sais pas non plus. On verra bien tout à l'heure, d'accord ?".
  • Ma fille : "D'accord !"

Sur ce, j'ai droit, tout du long du trajet, de Noisy-le -Sec (93) à Vincennes (94), à une charmante chansonnette, enthousiaste à souhait, sur l'air des lampions, avec des paroles savamment recherchées, du type : "On va voir un couple d'amis ! On va voir un couple d'amis !"

Ou - en alternance - : "On sait pas comment s'appelle le monsieur, mais on va lui demander ! Et on sait pas comment s'appelle la dame, mais on va lui demander !"

Bref ! C'est avec un soulagement non dissimulé que j'arrive enfin chez mon amie et expédie aussitôt ma fille dans la chambre de sa petite copine avant de succomber à la tentation de l'infanticide...

Nous discutons un peu entre adultes autour d'un verre, lorsque retentit le carillon de la porte d'entrée. Suivi immédiatement du cri de satisfaction de ma fille, qui se précipite sur le palier de l'étage : "Ah ! voila le couple d'amis !"

Descendant alors l'escalier quatre à quatre, les yeux brillants de curiosité, elle assiste à l'entrée - vous l'aurez déjà deviné, bien sûr - de... deux personnes du même sexe, en l'occurrence deux messieurs !

Au vu de sa tête abasourdie, je me précipite pour l'entraîner dans les toilettes, où je lui explique de manière succincte qu'il peut arriver qu'un couple soit composé non pas d'un monsieur et d'une dame, mais plutôt de deux messieurs qui préfèrent les messieurs ou de deux dames qui préfèrent les dames...

Connaissant mon phénomène, je réitère plusieurs fois mes explications en précisant bien qu'il n'y a là rien d'étonnant, et qu'il ne faut surtout pas montrer d'étonnement à l'égard de ce couple et leur dire bonjour et leur parler comme si de rien n'était.

Nous revenons alors dans le salon, où nous saluons les nouveaux arrivants, avant que ma fille ne reparte jouer avec sa copine et que je ne prenne l'apéritif avec les adultes.

Nous passons ensuite à table où tout se déroule normalement, jusqu'à ce que soudain, profitant d'un silence, ma fille ne demande subrepticement au fameux "couple d'amis" masculin : "Mais alors, c'est qui la dame ?".

Abasourdis par la question, je ne sais naturellement plus où me mettre durant les quelques secondes qui suivent, à l'instar de l'amie qui nous a invités. Fort heureusement le malaise n'a absolument pas le temps de s'installer car sitôt passé l'instant de surprise, les deux hommes s'esclaffent de rire au vu de nos mines consternées et de la bouille interrogative de la chair de ma chair, cou tendu et yeux écarquillés.

L'un d'entre eux montre exhibe alors ses boucles d'oreilles et tend ses mains arborant bagues et bracelets en direction de ma fille, en lui expliquant jovialement : "C'est moi ma chérie !".

Ce qui permet à celle-ci de me toiser fièrement d'un regard satisfait, en réponse aux gros yeux que je lui avais fait quelques secondes auparavant.

Le reste du repas et de la soirée se déroule fort agréablement et tout à fait normalement. Et j'évite naturellement, au retour, d'en remettre une couche avec ma fille, en revenant sur sa malheureuse bévue.

Acte II :

Le samedi midi suivant, nous sommes tous les deux chez un collègue, gardien de l'usine de montres dans laquelle je travaille, à Pantin (93). Il est logé sur place et nous prenons l'apéritif dans sa cour, dont le portail donnant sur la rue est demeuré grand ouvert. Nos deux filles sont très copines et jouent tranquillement dans un coin, lorsque nous commençons à entendre un incroyable bruit de samba brésilienne, qui va s'amplifiant.

Il s'agit tout simplement de plusieurs dizaines de supporteurs brésiliens qui partent de l'auberge de jeunesse internationale toute proche, pour se rendre au Stade de France, à Saint-Denis (93), assister à une rencontre de l'équipe du Brésil. Le spectacle est impressionnant et la vision de cette foule bariolée et tonitruante captive naturellement les deux fillettes.

À peine la joyeuse troupe disparue, celles-ci entament une discussion dont nous ne perdons pas une miette :

  • Ma fille : "C'était rigolo les monsieurs avec les jolis habits et les grands chapeaux. i z'avaient tous des tambours et des trompettes en plus !".
  • La fille du gardien : "Oh oui ! Et pis tu sais et ben i' en a tous les jours plusieurs fois des gens rigolos comme ça ! Et moi j'en ai vu plein déjà !"
  • Ma fille, visiblement un peu jalouse, : "Ah bon ? T'as de la chance, alors !".
  • La fille du gardien poursuit alors : "Et pis tu sais, et ben l'autre jour il y a des monsieurs qui sont passé i' z'avaient une musique encore plus bizarre ! (Des cornemuses, m'explique alors sa maman, car il s'agissait des supporteurs écossais) Et tu sais quoi ? Et ben i' z'avaient tous des jupes !"...
  • Ce à quoi ma fille répond, blasée, : "Ah oui, je connais ! C'est des monsieur-dames !".

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3 réflexions au sujet de “Les "Monsieur-dames".”

  1. Un samedi, j'annonce à ma fille aînée, alors âgée de 3 ans, que nous sommes invités à dîner chez une amie de lycée que nous voyons régulièrement car ELLE est maman d'une fillette du même âge, avec laquelle ELLE joue depuis toujours. ELLE est donc ravie. Mais, comme toujours trop bavard, j'ai le malheur de LUI annoncer qu'il y aura aussi un "couple d'amis".

    Les pronoms font référence à des personnes différentes. Pas clair. Ajouté à une très longue phrase, ça rend la lecture difficile.

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    • Tu as tout à fait raison ! Merci Karine pour cette fort judicieuse remarque. J'ai corrigé l'article en ce sens.

      Un samedi, j’annonce à ma fille aînée, alors âgée de 3 ans, que nous sommes invités à dîner chez une amie de lycée que nous voyons régulièrement car elle est maman d’une petite fille du même âge que la mienne. Les deux fillettes jouent ensemble depuis toujours, aussi ma fille est-elle ravie de la voir. Mais, comme toujours trop bavard, j’ai le malheur de lui annoncer qu’il y aura aussi un « couple d’amis ».

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